Les contes de la Frange

17 janvier 2010

Voyage sur la frange / Carnet 57- dGH)

 

15 VI 2742

lavis_Liu_HaisuLes minuscules points blancs qui semblent s’écraser sur la vitre avant me font penser à de la neige. Le ciel a la densité d’une encre de chine. Enfin, c’est ce qu’avançait au début du millénaire Tokhen Shi. Je n’ai jamais rien vu d’approchant et les rares vestiges des œuvres au pinceau du Maître sont enfermés dans un bunker à plusieurs mètres sous la croûte terrestre. Bientôt, le vaisseau retrouvera une vitesse moins inhumaine. J’échapperai pour deux rotations à la surveillance ténue des awacs de l’espace et je m’envolerai au-delà de la Frange. Tout est programmé.

 

 

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Je remplis le dernier questionnaire pour signaler ma position. Le consortium stellaire aime savoir où chacun de ses membres se trouve. Pour notre bien. Je regarde en utilisant un plus fort grossissement les planètes de l’archipel des Cyclopes. Elles ont gardé cette douce variété de bleu qui se nuance de reflets camaïeu. L’eau. etoiles2Empoisonnée mais omniprésente sur sa surface. Dans deux minutes, mon petit robot Souznic sera éjecté et enverra à intervalles réguliers les rapports nécessaires pour ma quiétude et mon éloignement temporaire. J’ai un petit pincement au cœur. Rester là. Là où mon odyssée personnelle a démarré et où Xilos Népomucène, humble citizien du consortium céleste a cédé la place à Xilos le baroudeur stellaire.

 

Je viens de dire au revoir à Souznik. Je sais c’est puéril, il n’est qu’un assemblage de circuits et de matières dérivés mais c’est le plus avancé de mes droïdes. Je l’envierai presque ; plusieurs semaines à contempler les éruptions gazeuses qui maculent la planète d’éclats mordorés. Et pénétrer le regard plus avant sous l’épaisse d’écorce de quartz et de granit avec les yeux de sa sonde. Ca me rappelle la première fois où j’ai débarqué ici ; j’ai conservé mes croquis de l’époque. Je travaillais au fusain sur de gros blocs notes que j’avais troqué contre une bouteille d’aguardiente à l’avant poste de Guarzar, à quelques mille-lumières d’ici. L’aguardiente déjà. J’ai vidé ma dernière bouteille il ya une semaine.

 

17 VI 2742

Le vaisseau a passé le point de non retour. Ici règne l’ombre absolu. Je ne crois pas qu’une peinture puisse retranscrire cette noirceur inhumaine. Pas un souffle de vie. Un règne minéral. Il est temps de faire un petite somme d’une heure ou deux. La Frange n’est pas loin.

 

Jchamps_d__toiles_Yannick_lecontee me suis réveillé en sueur. Pourtant la clim n’a pas bougé d’un iota. C’est toujours comme ça, chaque fois que je travers la frontière intangible de la civilisation, le souvenir de ma première errance revient en force. J’étais jeune. Excité comme un jeune chiot et inconscient. J’avais pris ce poste risqué d’ingénieur dans les limites du monde ordonné. Et puis, trop loin de Guarzar, j’avais eu une panne. J’avais sondé les mondes environnants et il était clair qu’il me fallait trouver secours au-delà de la Frange. J’avais de quoi faire un aller retour en étant sûr d’atteindre une ville, enfin une ville… Quelque chose où s’agglutinaient mercenaires et rejetons d’indésirables, chassés quelques décennies auparavant du consortium céleste. La peur m’avait collé aux basques jusqu’à ce je revienne sain et sauf, les pièces défaillantes remplacés par des neuves.

 

Mais j’avais pris le goût du voyage et de l’inconnu. J’y étais retourné dès que possible sans plus chercher de prétexte.

 

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Voilà. J’ai laissé derrière moi les météorites de la Frange. Une forte luminosité m’aveugle presque. Dans quelques heures, je retrouverai la2soleils première planète sauvage habitée. Je regarderai les deux soleils s’écraser sur la ville haute et le fleuve avant de m’égarer dans un bouge souterrain pour y nocer avec méthode.

 

C’est drôle avec ma gueule abimée par l’âge et les voyages, je suis plus chez moi ici, parmi tous ces fracassés que sur ma Terra de naissance. Là-bas, tout est si propre est verdoyant, chacun transite sur une trajectoire de perfection, l’âme et le corps retouchés depuis l’enfance. Je suis un lépreux parmi les miens, nostalgique de planètes mortes et de villes bétonnées et métallisées.

 

Terra, calibrée et miraculeuse, recouverte de prés et lacs translucides. Pas un bruit trop haut, pas un geste démesuré. Je suffoque, ma Terra, dans ton oxygène purifié et mon cerveau suinte l’ennui.

 

Je regarde une dernière fois mon visage sur lesquels se sont incrustées les émotions charriée pendant mes voyages. Avant de contempler la ville blanche, son fog épais et l’étendue liquide qui la ceint. Déjà le ballet désordonné du trafic s’épaissit en un nuage de moustiques d’acier. Vrombissant. Sautillant.

Juste avant d’amorcer la descente, j’hume l’air saturé et épais comme un cadeau de bienvenue.

 

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Je ne sais pas comment j’ai pu remonter au degré 1 et retrouver mon chasseur. J’ai la vue brouillée mais je sais que ce n’est pas l’aguardiente de Lurkius, le néopithien alcoolopathe. Ca fait longtemps que les degrés d’alcool s’évaporent au contact de mes années et qu’ils ne font qu’alimenter ma boîte à visions.

 

Mes vêtements sont roulés en boule près du sas d’entrée. D’ici, je sens leur puanteur brune. Aurais-je traversé les marais dans un état second. J’examinerai tout ça plus tard après avoir fourré le paquet souillé dans le compartiment à stérilisation. Je ne risque rien mais je ne voudrais pas me faire allumer par le Conseil du Consortium à mon retour de mission. Surtout pour une saleté bactérienne oubliée.

 

fog_cityJe ne me souviens que de mon rêve et de la gnôle, âpre et transparente. Vierge de toutes ces cochonneries qui infectent la bouffe et la vie sur Terra. J’avais pris un taxi jusqu’aux bidonvilles de la Ceinture. J’avais à peine payé le gus qu’il avait détalé. Lesté de quelques billets, je me tenais devant la porte éclairée par un néon. Le fog  m’empêchait de voir la vie qui grouillait à plus de cinquante mètres. J’entrais sans attendre. 

 

Je m’étais installé sur la banquette de bois, dans une encoignure sombre. Il me fallait bien une pause de quelques heures pour encaisser les changements entre le monde parfait établi par le Consortium Céleste, la solitude du cockpit et la plongée dans les univers douteux de la Frange. La taule de cette face de serpentfog de Lurkius puait le tabac de contrebande et tous les parfums des eaux blanches distillées sous les deux soleils et rassemblait les plus belles ordures de ce coin reculé de l’espace. Mais la bouffe était parfumée et les rires l’emportaient sur les bastons. Le verre qu’avait posé Francesca devant moi était rempli à ras-bord d’un jus doré et fermenté, le meilleur, chaud et doux comme une gonzesse, avec un entêtant arrière-goût d’épices. Je la regardais s’éloigner vers les joueurs d’arrière-salle. Un bail que nous n’avions pas repris nos habitudes, elle et moi.

 

Le souvenir de ses griffes me revint en pleine face, elle m’avait labouré le dos, la tigresse. Nous n’avions donc pas failli à notre corps à corps. Je remarquai un papier près du centre de pilotage. En chiffre serrées, ma commande d’aguardiente. A ramasser ce soir, sans faute. Il me fallait un peu de repos.

Les chiffres d’acier du tableau de bord m’atteignent en désordre, un tiercé de jours incohérent. Je dérape sur l’année en cours quand, soudain, ma boîte à visions explose une seconde fois dans ma tête. Paquita n’a pas lésiné ce soir, elle a dû siphonner un peu de mezcal à Lurkius car je fais les frais de son effet boomerang. Je retraverse une deuxième fois la barrière des rêves…

 

       2875, l’été. Oui c’est l’été, je suis jeune alors. 12 ans ? Nous vivons dans une des colonies de Pluton. Une chance car Mars ou Venus, comme toutes les autres subissent la contamination de Terra. Des rumeurs de guerre bruissent. Je surprends parfois le regard soucieux de mes parents. Mais je suis insouciant et je ne mesure pas l’ampleur de ce qui se trame. Un autre jour. Une autre nuit. J’aperçois mon père dans l’embrasure, le visage livide de ma mère et Jasper, mon frère aîné qui trépigne et qui prendra quelques mois plus tard la place de mon père. Pour disparaître comme lui.

20b VI 2742

Le ciel avait le teint jaunâtre. Bistre sur l’orient. Promesses de tempêtes au 23ème sextant. Des murmures de bourrasques de

bilal sable et sel jaillissaient des entrailles de la ceinture. Ma gueule de bois arasée, je voyais s’éloigner les étincelles éthyliques et sentais les rides taillader mon visage, s’enfoncer plus profondément dans ma chair. Je passais un linge trempé d'eau glacée et dès que les vapeurs froides lavèrent la crasse des sous-sols, je décidai d’y retourner. Retrouver Paquita.

 

Elle venait de passer la serpillère et s’appuyait sur le comptoir. Je m’approchais et respirais sa forte odeur de détergent et de sueur à peine balayée par une douche pisseuse. L’eau ici était, plus que dans les zones désertiques, un mirage. Elle avait une couleur de rouille et des relents acides.

 

Paquita avait perdu son éclat de nuit. Je la regardais tranquillement, je ne lui avais jamais avoué combien ses cernes bleus étaient comme des halos de lumière. Les coins de sa bouche marqués par le fer rouge du fard et de trop de peaux rêches frottant contre sa joue. Me taire, juste m’emparer avec douceur de son visage. La tendresse était un mot absent de nos univers. Elle s’assit sur  le vieux gottlieb*. Les persiennes étaient soudain devenus sourdes et le rideau de métal cadenassé. Bref égarement de douceur inexcusable en ces temps troublés, sous les cieux renégats ou sous l’égide du Consortium céleste. Je humais sa lourde chevelure. Des odeurs, enfin ; odeurs de foin trop mûr et de fleurs brassées par le vent. Je revis fugacement le visage de ma mère au matin, les bras chargés de roses opulentes, et les pâquerettes que je semais dans la chevelure claire de Babeth, la mignonne petite voisine de mes 12 ans. A nouveau, je fourrais mon nez dans les boucles sombres et dépistai une odeur de tubéreuse épaisse. J’agrippais dans mes larges paumes sa croupe qui valait bien celle de la rousse Jungle Queen et pressai contre moi l’étrange cocktail des saveurs de forêt interdite et tropicale et d’encaustique.

 

Le rideau métallique était à mi-hauteur et je voyais le premier client entrer, légèrement vacillant. Paquita se tourna pour me verser un verre et laissa tomber, en me regardant attentivement : « J’ai des nouvelles. »

 

J’aurais voulu hurler.

 

Plus tard, bien plus tard, je commençais à griffonner quelques vers puis à les biffer

 

Deux yeux dans le ciel

Me crucifient. Haine

Ou pas, où es-tu ?

 

Je scrutai la voûte orangée brûlée par les soleils et les fumées des ilots industriels qui foisonnaient autour de la ville.

Elle était là. Loin ou proche.

Il me fallait la retrouver.

 

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En fait, le temps s’emmêle. Souznik me manque. J’ai réenclenché nos capteurs respectifs, rédiger un rapport qui calmera la meute d’administratifs et de gestionnaires zélés prêts à remiser au placard les dernières scories qui polluent leur monde parfait. Le simple air que je prise… que je respire est une bouffée de trop. Terra… Il faut que je sorte.

 

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Une brusque envie de dormir m’a plaqué sur la table. Heureusement il est tôt ou tard. Ici, les bars se vident dès que la nuit devient incertaine

Je viens de me réveiller, c’est l’aube, l’un des soleils s’efface, l’autre n’a pas encore dévoré le fog. Le moment que je préfère sans doute, unique car le ballet des deux boules brûlantes est si symétrique que l’on pourrait le croire sorti tout droit d’un cerveau de données savamment agencé. Mais dans leurs ellipses jumelles, il n’y a de place que pour le hasard. Le taulier vient de me servir un verre d’une eau parfumée, sucrée et brûlante. J’ai le choix entre plonger encore plus bas et me noyer dans tout le lucre que le consortium a exsudé par tous les pores de ses frontières. Ma main tremble. Ce n’est pas l’alcool et je ne suis qu’à mon troisième verre, c’est l’envie de dessiner des tourmentes de gris d’où naîtraient des mots pâles et un peu de ta peau. Je me décide en vidant cul sec le reste de gnôle. Après-demain, je plonge vers le sud, là où je glanerai sans doute des rumeurs, fausses. Avec une note juste, ta voix dans un souvenir trouble. Alors je saurai où te chercher, te trouver.

 

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Paquita…

 Après 

Paquita. Ton visage, c’était hier. Ou, il y a une semaine. Ou mille ans. Je tiens encore ton souvenir au creux de ma main comme si tes paroles s’étaient incrustées dans mon souffle ma chair chaque pouce d’air qui m’entoure.

J’avais dormi toute la matinée, profité de cet entre-deux surchargé où tous les habitants de cette boule de terre rousse pouvait compter erraient à droite, à gauche, de bas en haut, version oblique. En deux heures, j’avais équipé mon rafiot, de pièces de rechange, de métaux de récup. Introuvable dès que j’aurais atteint les bords crénelés où résident les derniers miasmes de la civilisation. De bouffe etc. Alors que la lune rougeoyait à peine à travers les brumes descendantes, j’ai décidé de retourner chez Lurkius. Une connerie qui m’avait traversé l’esprit. Lui expliquer pourquoi je devais partir, la chercher. Elle rinçait des verres et une bouteille translucide. A éclaté de rire et m’a poussé vers la porte.

Juste avant que la rue trépidante s’empare de moi et m’envoie valdinguer vers un autre rade, elle a murmuré : «  Aux trois coups trois quart de l’horloge, impasse du ruisseau sec, entre l’arche et la fontaine. »

Je suis allé écluser quelques godets et des parties de dés. J’ai failli tenter le sort au dernier lancer et puis j’ai empoché la mise, rangé mes carrés aux 7 faces mouvantes, filé un direct à un étranger qui démarrait dans le trictrak et payé une tournée. J’étais quitte. J’avais juste le temps de filer à un de mes rendez-vous, une nuit dans mon cockpit à rêver d’elle, ou écouter le glouglou d’une eau que l’on dit miraculeuse (mais pour qui ?)

Sans pile ou face.

 

* gottlieb: marque de flipper http://www.ipdb.org/machine.cgi?gid=1340

Posté par caro_carito à 09:34 - Commentaires [5] - Permalien [#]